Kessia – chapitre 3 – De doux mots

chapitre 3 – De doux mots

Une fois l’heure de la récréation arrivée, Kessia s’empresse de libérer la classe. Elle n’attend même pas Pamito. Chose inhabituelle. Malgré leur dispute de ce matin, elle partage le même banc que lui. Elle a été encore la première encore l’occuper. Quand Pamito est venu, il n’en a pas trouvé mieux que celui de la jeune fille. Pourtant, jusque-là, personne n’a adressé, durant le cours, un seul mot à l’autre depuis le matin.

Alors que tous les camarades sortent, Pamito choisit de rester en classe.

« Alors, vous vous êtes disputés, ta petite idiote et toi, hein, Pam ? le provoque une voix. C’est bien fait pour toi. T’inquiète, je vais informer les copains et toute la classe. Promis. »

Pamito ne réplique pas, préférant garder le silence. Il ne réagit pas, et ne lui accorde aucune attention. Alors le belliqueux hausse les épaules, puis disparait de la salle. Pamito se retrouve tout seul. Quelques instants après, il part s’arrêter à la fenêtre. Il regarde les élèves dans un tohu-bohu discordant. Il voit l’écolier qui vient de le provoquer, rejoindre ses acolytes. C’étaient ses amis, mais plus maintenant. Il les ignore bientôt, cherche Kessia. Il ne lui suffit que quelques secondes. Il l’aperçoit assise toute seule sous le manguier. C’est là qu’ils passent d’habitude leur récréation tous les deux.

« Il faut que j’aille lui parler…, » décide le jeune garçon.

Quand Kessia est sortie, elle est partie s’asseoir sous le manguier, loin de toute agitation. Excepté Pamito, elle n’a pas d’autres amies. Mais voilà qu’elle vient de découvrir la vraie nature de celui-ci. Hypocrite, pendant tout ce temps ? Et maintenant, il n’y a plus doute, elle n’a plus d’amis. Mais comme elle aimerait que Pamito vienne s’excuser auprès d’elle ! Qu’elle ne soit pas vraie, l’hypocrisie qu’elle vient de remarquer chez le garçon ! Et volontiers, elle en serait ravie. « Parce que mieux vaut quitter l’école où on n’a pas d’amis…, » se dit-elle.

Pour la première fois, elle se sent envahie par l’envie d’aller vivre, étudier en ville. Auprès de sa tante qui lui a offert ce fameux réveil. Elle se ferait assez d’amies. Elle irait chez chacune d’elles. Elle saurait beaucoup de choses, ferait tout un de tas trucs avec elles… Elle serait encore plus belle, séduisante. Les garçons s’engueuleraient, s’écorcheraient vifs, seraient même prêts à lui offrir le monde. Chassant ses habitants. Mais elle ne sortirait qu’avec le plus simple, sensible comme… Pamito.

Kessia arrête de rêver puis regarde leur salle si Pamito ne vient pas. « Est-ce qu’il était vraiment parmi ces garçons ? » s’étonne-t-elle un peu. Il ne faudrait pas que l’erreur vienne d’elle, non. En tous cas, rien n’est sûr. Alors, Kessia préfère supposer que le garçon y était. « Preuve est qu’il a attendu que je rejoigne la classe pour se détacher du groupe, » tente-t-elle de se convaincre.

Pourtant, elle demeure moins convaincue. Elle n’est pas aussi certaine d’avoir bien dévisagé tous ces garçons. « Peut-être que j’ai fait l’erreur, s’embrouille-t-elle. Il n’a jamais été indifférent à ma présence. Il faut que je… »

Elle laisse sa phrase en suspens lorsqu’elle voit Pamito se diriger vers elle. Kessia sent son cœur cogner dans sa poitrine. C’est là qu’elle comprend que, tout comme elle, son ami ne peut rester sans elle. Le garçon s’assoit près d’elle sans rien dire. Ils restent tous les deux dans le silence pendant quelque instant, chacun guettant ce que l’autre va dire.

« Kessi…, commence Pamito, sans la regarder. Je voudrais te présenter mes excuses, si toutefois je t’ai blessée sans m’en rendre compte. »

Kessia écoute sans rien dire, soulagée. Enfin, elle ne va plus penser qu’elle n’a plus d’amis, qu’elle a perdu le seul ami qui lui restait. Elle respire profondément, puis étouffe un sourire joyeux.

« Le matin, je suis allé te chercher chez toi, mais Jego m’avait dit que tu étais déjà partie à l’école, reprend Pamito. Je n’étais pas content. Je suis donc venu ici avec lui. J’ai regardé partout, en vain. Alors, j’ai pensé que tu étais peut-être partie me chercher chez moi. Je suis reparti à la maison, mais ma mère m’a dit que tu n’y es pas passée…

  • Alors, tu n’étais donc… ? hésite Kessia.
  • Pardon, Kessi ? fait le garçon en la regardant.
  • Non, rien, Pam… Je… Ce n’est rien.
  • Bon, alors ! Je suis revenu à l’école. Eva m’a dit que tu venais à peine de regagner la classe… C’est ainsi que je t’ai rejointe, énervé. Parce que tu étais venue sans m’attendre, sans penser à moi… »

Kessia n’en croit pas les oreilles. Elle demeure interdite, sentant l’erreur de son côté. Voilà que ce qu’elle redoutait vient de lui tomber dessus. Comme elle ne sait pas quoi faire, elle glisse sa main sur celle de son ami. Le garçon la fixe dans les yeux. Mais Kessia évite son regard, en baissant la tête.

« Je… je suis désolée, Pam. Tout cela relève de ma faute… Je regrette… je me suis trompée. J’avais cru…

  • Que j’étais parmi ces garçons ? Mais voyons, Kessi ! Tu sais bien qu’ils ne sont plus mes amis.
  • Oui, je sais, j’ai… la colère m’a rendue idiote. Je suis désolée, Pam.
  • D’accord, n’en parlons plus, dit le garçon. Et sache que pour mille raisons, je ne saurais t’abandonner. J’en serai incapable. »

Kessia secoue la tête, soulagée. Pamito lui relève la tête, puis dirige son regard vers elle.

« Ne l’oublie jamais, Kessi ! » insiste-t-il, ses yeux dans les siens.

Kessia hoche la tête, son air illuminé de sourire. Pamito sait comment la toucher. Il lui suffit juste de doux mots pour la rassurer. Ils se fixent dans les yeux pendant quelques instants.

« Pourquoi tu tiens tant à moi ? Oh, Pam !

  • Ne recommence pas, Kessi ! répond Pamito. Tu sais bien que tu es ma seule amie. Peu importe ce que ces jalouses pensent de toi. Moi je me sens comme plus chanceux parce que j’ai ton amitié. »

Kessia se retrouve désarmée par ses paroles rassurantes. Elle le gratifie d’un sourire timide auquel répond celui-ci. C’est là que le malentendu perd sa force et se dissipe, résolu.

Apparemment, rien ne semble avoir de pouvoir sur eux. Ils se disputent souvent, mais se réconcilient aussi vite. Ils habitent dans les mêmes environs. Ils partent et quittent l’école ensemble, parfois avec Jego. Depuis la première année où ils ont été scolarisés, ils partagent le même banc, tous deux.

Jusqu’au troisième jour, ils ne se connaissaient pas. Puis ce fut ce jour où Pamito rejoignit la classe en pleurs et à contrecœur. Il pleurait. Il ne voulait plus venir à l’école. Malgré que sa mère lui avait promis beaucoup choses, il ne voulait rien comprendre. Alors, celle-ci prit le fouet pour l’intimider. Et cela avait bien marché. En classe, sa maitresse avait tenté de le calmer, lui offrant un peu de craies. Puis elle l’a placé sur un autre banc, auprès d’une fillette. Quand il s’est calmé, celle-ci lui a tendu son mouchoir pour essuyer ses joues. Il l’a regardée un instant puis hésita. Mais finalement, il a accepté le mouchoir sans rien dire. Les joues essuyées, il le lui a rendu sans la remercier.

Pendant la récréation, il est resté en classe. Il s’est mis à griffonner sur son ardoise, avec beaucoup d’effort. Bientôt sa voisine l’a rejoint alors qu’il n’était pas encore l’heure.

     « Comment tu t’appelles ?

  • Un très joli prénom. J’peux t’appeler Pam ?
  • J’suis Kessia, mais tu peux m’appeler Kessi. Dis-moi, pourquoi tu pleurais ce matin, Pam ?

Pamito n’a pas répondu. Quelle honte, s’il le lui disait !

  • Alors, tu veux bien partager mon p’tit déjeuner avec moi, Pam ? ».

Le garçon a décliné l’offre par un petit merci. Mais la fillette a insisté. Finalement, Pamito a accepté. Ils ont dégusté le petit déjeuner, dans le silence.

« J’ai l’impression que tu n’aimes pas trop parler.

  • C’est quoi ton nom, d’ailleurs ? 
  • Mais je préfère Kessi.
  • Kessi. Ça marche. »

Après l’école, ils ont cheminé ensemble. Liés par une amitié inattendue. Depuis ce jour, ils parcourent le chemin de l’école, traitent leurs exercices, leurs devoirs, et ont grandi ensemble. Grâce à elle, Pamito a aimé l’école, et n’a plus fatigué sa mère.

Mais une fois admis en classe de quatrième tous les deux, Pamito est allé passer ses vacances en ville. C’était la première fois. Alors Kessia s’est retrouvée seule, et s’est ennuyée. Pour fuir l’ennui, elle a donc commencé à fréquenter le bord de la mer et la forêt. Et jusqu’au jour où elle a rencontré ce lapin. Alors, elle a changé…

Malgré ce changement, Kessia a l’impression parfois que Pamito exerce un certain pouvoir sur elle. C’est quand celui-ci réussit par exemple à la convaincre, la dissuader ou la rassurer.

« Kessi, l’avis des autres ne compte pas ! lui répète-t-il souvent. Tu es quelqu’un de bien. Tu es le seul être adorable que j’aie rencontré de toute ma vie. Une gentille et magnifique fille et… Oh ! Là, là, mystérieuse ! »

Et s’il arrive à Kessia de l’interrompre, lorsqu’il lui dispense ses leçons de morale, le garçon lève le doigt. Ensuite il détourne un instant son regard, une manière de dire qu’il n’a pas encore fini de parler ou que Kessia devait se taire. « Ouf ! Il se prend maintenant pour notre maîtresse, » pense souvent la jeune fille en soupirant.

Elle ne peut ignorer que Pamito a été toujours fidèle envers elle. Celui qui la console, l’aide, supporte ses caprices… chez qui elle trouve amour, douceur et tranquillité.

De même, il n’est pas aussi facile pour Pamito d’abandonner Kessia après toute l’amitié qu’ils ont partagée depuis le début de leur scolarisation. Elle n’a plus d’amis, sinon ceux qui écoutent ses histoires.

« Tiens ! Tiens ! Kessi, as-tu fait ton devoir ? »

Parfois, si elle ne l’avait pas fait, elle faisait des grimaces. Non, elle n’aime pas les devoirs. Ça lui coûte trop de temps. Pire, ça l’empêche de s’amuser avec son lapin. Ces exercices minables et nuls, comme elle le dit souvent, que leur maitresse leur donne après chaque cours. « Des maitresses qui ignorent que les devoirs, c’est une perte de temps, » maugréait-elle quelquefois.

Des fois, Kessia se montre motivée. Elle traite ses devoirs avec Pamito ou seule. Elle parait alors sérieuse, intéressée. Mais ça ne durait pas plus d’une semaine, avant de souffler le mauvais vent. « Tant pis si je suis battue, puis punie ! » Mais heureusement, son fidèle et courageux ami pense chaque fois à elle, en faisant son devoir à sa place.

    « Eh bien, alors ! Bon, tiens, j’ai l’ai fait pour toi, Kessi ! »

Contente, elle saute presque au cou du garçon pour lui exprimer sa joie et sa reconnaissance. Mais leur maitresse la connaissant bien, l’attendait lors de la correction. Humiliation, si elle faussait. Alors, Kessia rejoignait sa place toute honteuse. Il lui arrivait parfois de sortir de la classe, s’asseoir sous un arbre et vider son corps de toutes ses larmes.

« Oh ! Kessi, inutile de t’exciter jusqu’à ce point. La prochaine fois, il faudra que tu t’appliques, je n’aime pas te voir punie ou fouettée chaque jour.

  • Tu as ma parole, Pam ! »

C’est par une poignée de main que leur marché s’est conclu. Mais connaissant son amie, Pamito ne s’est jamais fié à ses promesses. Manquer à sa propre parole, c’est comme un clin d’œil pour Kessia. Elle lui avait promis plusieurs fois qu’elle allait changer, mais rien à faire. Et maintenant, une nouvelle année scolaire vient de commencer. Mais une nouvelle chose suffit-il pour changer ? Combien d’années s’écoulent, sans que les gens ne changent.

Toujours assis sous le manguier, Kessia et Pamito voient un groupe d’élèves se diriger vers eux. Alors, la jeune fille sourit. Elle sait qu’il est temps de raconter ses histoires. Pourvu qu’on remplisse ses conditions.