Kessia – chapitre 4 – Un choix facile

Kessia – chapitre 4 – Un choix facile

Les coups de cloche marquent la fin des cours. Kessia attend Pamito qui arrange ses affaires dans son sac. Elle relève les yeux. Elle croise le regard fuyard de leur maitre qui s’essuie les mains barbouillées de la poudre de craie. Heureusement que cette année, elle n’a pas affaire à des dames. Celles-là qui se donnaient du plaisir à la ridiculiser et l’humilier devant ses camarades de classe lors de la correction des devoirs. Ces dames qu’elle traite de méchantes et pour lesquelles aucune profession ne conviendrait. Même pas l’institution ou baby-sitting.

Quand Pamito finit, ils sortent tous deux de la classe avec les autres élèves. Ils retrouvent la cour bruyante et envahie par des élèves de niveaux différents. Certains cherchent à rentrer, d’autres courent dans tous les sens. Il y en a aussi qui animent des discussions, d’autres qui se taquinent. Quelques-uns qui pleurnichent. Tout ce tohu-bohu sous un soleil ardent.

« Faut que je retrouve Jego, dit soudainement Kessia.

  • Quoi ! fait Pamito, étonné. Ils sortent une heure avant nous, Kessi. »

Eh oui, c’est vrai. Quelle idée d’aller chercher quelqu’un qui se trouve déjà à la maison. Et de plus dans cette agitation peinte de quelques pleurs. Jego sort à midi, contrairement à eux qu’on libère une heure plus tard.

« Alors, on rentre maintenant, Kessi ? lui demande Pamito.

  • Je voudrais bien, mais je dois me rendre quelque part d’abord…, répond-elle.
  • Où tu t’es rendue ce matin ?
  • Puis-je savoir où c’est ?
  • Oui, mais la prochaine fois, sans doute.
  • Je crois en avoir une idée.
  • Alors, là, tu te trompes, Pam. C’est un endroit merveilleux. Je vais t’emmener le voir, un jour…Tu en seras enchanté ! » lui promet-elle avec sourire.

Le garçon acquiesce en signe de tête puis lui rend son sourire. Mais Kessia réfléchit un instant.

« Aujourd’hui ou un autre jour, qu’est-ce que ça change ? dit-elle. Allez, viens que je te le montre.

  • Je voudrais bien Kessi, mais une autre fois, regrette le jeune garçon. J’ai quelque chose à réparer pour maman dans la cuisine. Elle doit être en train de m’attendre comme ça. 
  • D’accord. Mais ne me dis pas la prochaine fois que tu dois préparer avec elle, le taquine Kessia.
  • Si tu veux, je peux t’apprendre à cuisiner . Te préparer même une sauce délicieuse, ajoute le garçon en riant.
  • Ce serait romantique, même si je sais d’avance que la sauce serait amère et immangeable ! »

Le garçon sourit, comme pour dire qu’elle en serait étonnée. Kessia et son camarade font leur éternelle salutation propre à eux seuls.

« Sois prudente, Kessi ! » lui conseille Pamito.

La jeune fille hoche la tête. Le garçon s’éloigne pour rentrer à la maison, son sac en bandoulière posé sur sa tête pour se protéger du soleil.

« Hé ! Pamito, tu la salues pour moi, ta maman ! » crie Kessia.

Pamito se retourne puis fait un hochement de tête. Elle reste un instant à le regarder, éprouvant une grande admiration pour lui, son ami fidèle. Un garçon intelligent, calme et compréhensif, avec des yeux noirs, très séduisant, avec ses cheveux courts et toujours soigneux qu’il se fait coiffer.

A l’école, tout comme Kessia, il n’a presque plus d’amis. Il a perdu ceux d’avant. En plus, il a un défaut pour lequel les toutes filles, avides de son amour et son attention, le détestent. C’est le fait que le séduisant garçon préfère Kessia à elles.

« Qu’est-ce que tu trouves de si particulier en elle ? lui a demandé un jour l’une d’entre elles.

  • Oh ! Tu ne peux pas comprendre, Fanta ! a soupiré le jeune garçon martyrisé par des questions ennuyantes.
  • Parce que monsieur est envoûté par Kessia…, » a persiflé Oumu.

Pamito est allé même jusqu’à sacrifier son amitié avec ses copains, pour Kessia.

C’était l’an dernier, il était avec eux sous l’ombre d’un manguier pendant la récréation. Kessia était partie à la maison, comme l’école n’est pas très loin de chez elle. Pamito était accroupi, et adossé contre l’arbre. Son sac en bandoulière posé sur ses genoux. Ses copains bavardaient, parlaient sans cesse des filles. Leur forme, leurs pommes de la poitrine et celles du derrière… Son attention était loin de là-bas. Il attendait Kessia, sachant que ces filles dont parlaient ses amis, celles-ci le lui en veulent.

« Pam ! a fait une voix, près du garçon. Que penses-tu de cette fille, Oumu ? Elle a de bien jolies pommes à la poitrine, hein !

  • Ça ne m’intéresse pas, Melan ! a répondu le fidèle garçon. Je te signale que je ne suis pas en crise de petite amie.
  • Si, puisque celle que tu as, c’est un garçon manqué, » a rétorqué Melan, chef de cette petite bande apparemment inoffensive.

Pamito a levé les yeux sur lui, Melan, accosté contre le même arbre, les bras croisés sur sa poitrine. Mais il s’est contenté de ne rien dire, avant d’observer les écoliers trainant par-ci et par-là.

« Que penses-tu de cette autre fille, Eva, la plus belle de notre salle ? a repris Melan. Tu sais, tu serais le plus chanceux, si tu n’étais pas aussi obstiné. Les filles t’admirent et tombent sous ton charme. Elles seraient prêtes à crever pour toi, si toutefois tu leur donnais ton amour. »

Pamito a refusé de croire à ces propos qu’il a taxés de balivernes. Il a haussé les épaules comme pour dire que cela ne l’intéressait pas, sans regarder son interlocuteur.

« Je ne comprends pas pourquoi tu préfères plutôt cette idiote Kessia…

  • Mais ça suffit, bon sang ! a fulminé Pamito en se redressant devant le chef de la bande, attirant l’attention des autres compagnons qui bavardaient, ignorant cette discussion. Tu n’as pas le droit de la traiter d’idiote.
  • Quand on parle du loup… la voilà qui vient, ta petite idiote, » a déclaré Melan, sans changer de position.

Pamito a aperçu son amie, quand il a regardé derrière lui. Enfin, celle qu’il attendait était maintenant là, il allait pouvoir la rejoindre.

« Laisse-la passer, lui a ordonné Melan avec un ton méprisant. On n’a pas besoin de cette idiote ici.

  • Et je peux savoir pourquoi ? a répliqué Pamito. De toute façon, même si je lui disais de venir, elle ne le ferait pas. Elle sait que vous la détestez.
  • Salaud ! C’est ce que tu lui as raconté ? lui a lancé Melan, sans un geste.
  • N’est-ce pas vrai ? Si elle n’est pas la bienvenue ici, je préfère la rejoindre.
  • Espèce de taré ! Qu’est-ce que tu racontes encore là ? » s’est agrippé Melan au col de Pamito.

Mais les autres camarades lui ont tapoté l’épaule pour le détendre.

« On se calme les gars ! ont-ils tenté de les calmer.

  • Si tu es avec nous, c’est que tu la détestes aussi !a explosé Melan. Il est temps que tu choisisses ton camp pour de bon. Soit c’est nous, soit c’est cette idiote, » a-t-il tranché en lâchant l’uniforme de Pamito avant de croiser les bras et s’appuyer contre l’arbre.

Pamito n’a pas réagi. Il était un peu dans un dilemme. Choisir Kessia était synonyme de se faire des ennemis. Et choisir cette bande, signifiait aussi perdre Kessia…

Il a d’abord arrangé son uniforme. Il est resté un instant à réfléchir. Il a pensé à tout ce que Kessia et lui ont vécu depuis le premier jour de sa scolarité. Quand il a rejoint la classe en pleurs, frustré. Quand Kessia lui a donné son mouchoir, partagé son déjeuner avec lui, ce jour. Ils sont devenus des amis intimes. Et leur amitié, leur gratitude l’un envers l’autre, leur pouvoir de ressentir la même chose que l’autre a toujours su triompher. Comme liés à jamais.

Pamito est un garçon admiré et apprécié pour son sérieux, son intelligence, sa sérénité. Mais seulement personne n’arrive à  comprendre pourquoi il tient tant à Kessia. Une fille capricieuse et bizarre. On lui a même prédit que s’il ne la largue pas, celle-ci finirait par le contaminer. Ce qui ne s’est pas encore produit. Quant à Kessia, on ne l’approche qu’à cause de ses histoires. Et seul Pamito lui témoigne une véritable amitié.

« Voulez-vous bien le savoir, mon choix ? a enfin déclaré Pamito à ses copains. Eh bien, je préfère l’idiote.

  • Ouais, je ne suis pas surpris. Un idiot ne mérite qu’une idiote,a commenté Melan sans aucun geste. Alors, tu peux dégager d’ici, maintenant ! »

Mais Pamito était déjà un peu loin. Il n’a fallu que quelques jours à Kessia pour constater la distance qui s’était implantée entre Pamito et ses copains. Elle croyait d’abord se tromper, avant d’en être sûre. Lors d’une récréation, un peu loin de l’école et les écoliers, elle en a profité pour lui poser la question qui lui pinçait le cœur.

« Ce n’est d’aucune importance, a scindé le garçon. Je ne regrette pas mon choix, au contraire je m’en réjouis.

  • Je le pensais, c’est à cause de moi vous avez rompu votre amitié, n’est-ce pas ?
  • Pitié, ne te culpabilise de rien, Kessi ! l’a priée Pamito. Ce n’est pas de ta faute, si nous avons rompu notre pseudo amitié, eux et moi. »

Mais Kessia a insisté que Pamito lui raconte comment tout cela s’était déroulé. Face à l’insistance de son amie, le fidèle garçon a capitulé. Il lui a narré tout le récit. Kessia a baissé la tête, consternée. Elle éprouvait un sentiment de culpabilité. Et elle s’en voulait déjà… Pamito, ému, a posé une main sur l’épaule de sa camarade. Elle a levé la tête, ils se sont fixés dans les yeux.

« Ne te sens pas coupable, Kessi ! l’a encore suppliée Pamito. S’ils étaient mes amis, comme ils m’ont accepté, ils devraient aussi le faire pour toi, même si je sais que tu l’aurais refusé. Mais ils ne l’étaient. Alors, c’est toi qui vaux la peine, Kessi ! » a conclu le garçon.

Kessia s’est jetée dans les bras de son camarade. Elle l’a serré contre elle, il l’a pressée contre lui.

« Hé ! Vous n’avez pas honte de vous amouracher à l’école ? leur est parvenue une voix, interrompant leur étreinte.

  • Vous devez sûrement en avoir la manie, hein ? » a enchainé une autre, narquoise.

Subitement, tous les deux se sont relâchés. Pamito a reconnu ses ex copains, quand il a levé les yeux vers eux. Il a bruni de colère, puis il les a fustigés d’un regard farouche.

« Eh, merde ! Encore ces deux idiots ! a lâché Melan, surpris. Les seuls qui osent de telle horreur. Beurk ! Les gars, on s’casse d’ici ! »

Sans aucune raison, les deux parias ont éprouvé un sentiment de honte et de culpabilité. Pourtant, aucun ne s’en est affligé, sachant qu’il n’y a que l’amitié entre eux. Kessia a apprécié ce geste, et surtout considéré le garçon. « Parce qu’il m’a prouvé que pour rien, ni devant rien, il ne me lâcherait, » a-t-elle dit comme pour se justifier. Elle s’est alors promis de ne jamais l’abandonner,  ni le quitter pour rien au monde, de rester toujours son amie, celle sur qui Pamito peut compter aussi.

Quand l’école a fermé portes et fenêtres pour attendre une nouvelle année scolaire, elle est partie accompagner son ami au port. Pamito partait en ville pour les vacances. Elle l’a aidé à transporter quelques affaires.

« Eh ! Pam, tu sais que je suis jalouse, non ? lui a chuchoté Kessia, d’un ton taquin. L’an dernier, tu es déjà parti en vacances. Cette année aussi, te voilà prêt. Hum ! J’espère que tu ne t’es pas fait envoûter par une citadine, hein !  »

Ils ont tous deux ri de cette petite jalousie de Kessia. La maman du garçon marchait un peu derrière eux, en rejoignant le port où embarquent les passagers.

 « As-tu jamais entendu dire que la jalousie est un manque de confiance à quelqu’un qu’on… ? a répliqué Pamito sans se détacher de son sourire.

  • Mais non, voyons donc ! a protesté Kessia, faillant s’écrier. La jalousie, c’est la peur de perdre une personne qu’on aime. Donc ce n’est pas un manque de confiance, mais la preuve qu’on veut garder ce qu’on aime et pour toujours… »

Quand est arrivé le moment d’embarquer, Pamito a donné une accolade à sa maman, après à son amie Kessia. Cette fois-ci, la jeune fille n’a pas reniflé. Son ami s’est dégagé pour tenir ses mains. Ils se sont fixés dans les yeux. Et pour la première fois, Kessia a eu l’envie d’embarrasser son fidèle compagnon, mais elle s’en est abstenue.

« Prends soin de toi, Kessi ! a balbutié Pamito. Tu vas me manquer, mais je demanderai de tes nouvelles à maman…

  • Je n’hésiterai pas, mon chéri…, l’a rassuré sa maman.
  • Merci maman. Prends soin de Kessi… ! »

Elle a secoué sa tête avec sourire, fière de son fils. Quand celui-ci a rejoint le banc, la barque a démarré. Elle a encore failli pleurer en agitant sa main gauche en direction du jeune garçon, l’autre main placée sur l’encolure de Kessia. Elles ont attendu, observant la barque s’éloigner du port.

« Je vais encore me sentir seule…, a reniflé la maman de Pamito, d’un bon coup, les yeux braqués sur la barque. Heureusement que tu es là, Kessia. Je serais ravie de te voir à la maison chaque fois. »

La jeune fille a secoué la tête. A leur tour, elles ont quitté le lieu. Kessia a passé ses vacances entre chez elle, chez la maman de Pamito, dans la forêt et au bord de la mer. Elle était si heureuse.