Le butin volé – chapitre 1 – Pauvre réveil

                               Le butin volé

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                                         Pauvre réveil

Partout, on voit s’éloigner la nuit en trainant derrière elle, sa longue robe noire. De même en claudiquant, arrive l’aube conduisant le jour. Et plus le jour s’approche, plus sa lumière devient grandissante. Elle se répand partout, dérange les oiseaux dans leur torpeur. Aussitôt ceux-ci quittent leurs nids, s’ébrouent, se bousculent, font quelque tour dans une cacophonie bruyante, laquelle agite les coqs dans les poulaillers. Ces derniers, sans perdre le temps, se mettent alors à chanter, tirant à leur tour les hommes de leur doux sommeil matinal.

Et bientôt quelques  fenêtres  s’ouvrent, les  rideaux  se lèvent, se suspendent. Les portes s’entrebâillent pour laisser le passage à la brise et la lueur du jour. Les pas, nonchalants et titubants, deviennent peu à peu rapides, pressés et… tout cela se réduit au réveil de toute une île. L’Île le Coq.

Quand arrive donc l’heure, le réveil se met à résonner dans la pièce de Kessia. Une petite pièce qu’elle tient toute seule. Elle la partageait avec son petit frère, mais il y a deux ans maintenant. La jeune fille murmure quelques mots incompréhensifs en guise de protestation. Pourtant, le bruit ne cesse pas. Et Kessia n’en peut plus. Trop, c’est trop. Pourquoi c’est maintenant qu’il fallait gâcher son doux sommeil. Il y a des choses qu’elle ne peut tolérer.

« Bon, ça suffit ! » s’agace-t-elle en renvoyant sa couverture en l’air.

Kessia quitte son lit comme une folle furieuse. Elle bondit presque sur le réveil placé sur son petit bureau, enragée. Elle le secoue vivement de toutes ses forces comme pour le vider de toutes ses pièces.

« Et tu commences encore…, peste-t-elle. Mais cette fois-ci, je te promets de te casser, maudit réveil ! »

Martyrisé, dérouté, le pauvre réveil se tait, apeuré. Mais ce n’en est plus la peine si le sommeil de la jeune fille s’est enfui, envolé. Car, même si elle se recouche, elle ne pourrait plus le retrouver. Kessia le fusille d’un regard farouche. Elle brûle d’envie de l’écrabouiller, mais elle le repose.

Ce réveil cependant, elle était heureuse de l’avoir ce jour. Elle était désormais sûre de se réveiller à l’heure, éviter les retards à l’école. Kessia le tient de sa tante qui vit en ville. Mais depuis l’an dernier, ce même réveil commence à devenir son cauchemar… un objet effrayant et ennuyeux.

« On ne peut même plus dormir longtemps maintenant ! » hurle-t-elle encore.

Toute la maisonnée se plaint de l’attitude de la jeune fille. Sa mère la sermonne. Jego lance quelque galimatias depuis sa propre petite couchette. Mais Kessia ignore leur reproche. Elle ne ressent aucun regret pour son geste. Ce qui compte pour elle, c’est cette colère qui l’étouffe.

« D’ailleurs, une fois l’école ouverte, si je dois me réveiller très tôt, il faudra que tout le monde se réveille aussi, » décrète Kessia, étendue sur son lit, les bras croisés sous sa nuque, ses pieds heurtant le sol.

Depuis quelques semaines, elle redoutait ce jour. Elle n’était pas encore prête à souhaiter ses adieux aux grandes vacances. Serait-elle jamais prête, de toutes les façons ? Et maintenant, son cauchemar matinal recommence à la guetter. Le bruit du réveil. Car ça ne se produit que quand l’école ouvre ses portes et fenêtres. Et c’est l’an dernier qu’elle a compris que la cause de tous ses ennuis vient de l’école. Et jusque maintenant, elle n’arrive pas à digérer cela.

« Par tous les ennuis du monde ! lâche soudain Kessia, s’assoyant sur son lit, toujours mécontente. Et ça recommence… non, mais l’école, c’est l’enfer, bon sang ! »

Pourtant, l’école est un endroit où elle a acquis assez de popularité, peu anodine soit-elle. Elle était toujours pressée que l’école soit ouverte, qu’elle tienne le poignet de Jego, qu’elle chemine avec son meilleur ami Pamito. Retrouver ses amis qui la supplient de leur raconter des histoires, lesquelles lui ont valu cette célébrité presque insignifiante.

Mais ces derniers temps, Kessia semble ne plus aimer l’école. C’est pourquoi  à chaque fois que le réveil retentit, elle devient furieuse. Parce que ce bruit lui rappelle quelque chose qu’elle ne voudrait plus entendre désormais : l’école. Comme c’est étonnant aussi de la voir parfois considérer l’école, même si ça ne dure que  peu de temps…

Sa mère, Mme Likie, est une femme très attentive. Elle a donc su remarquer cette attitude, ce changement qui s’opérait en Kessia, pendant l’ouverture dernière. Sa fille se plaignait, grognait, bredouillait à tout moment qu’il était question d’aller à l’école. Parfois, elle restait silencieuse. C’était un peu bizarre. « C’est normal, car il arrive parfois que plus on grandit, plus on renonce à certaines choses qu’on aimait, » tentait de se rassurer Mme Likie.

Depuis qu’elle en est avertie, Mme Likie ne se couche jamais avant d’avoir bien activé le réveil de sa fille. Sinon celle-ci pourrait prétendre qu’il n’était pas activé, donc n’a rien entendu. Mais activé ou pas, sa mère vient toujours l’arracher de son sommeil, quand il est heure de se préparer pour l’école.

Mme Likie ne s’introduit dans sa pièce que plus tard, quand Kessia dort profondément, épuisée par ses tours de la journée.

     « Seigneur, quelle enfant vous nous avez confié ! » soupire la pauvre femme, regardant la fillette.

Les matins, excepté les vacances, Kessia se réveille accablée de bruit. Embêtée, elle va jusqu’à cacher son réveille-matin. Mais quand l’heure arrive, elle le retrouve sur le chevet de son lit. Alors, elle se croit parfois tombée dans son propre piège. Il lui arrive très souvent l’envie de le détruire, de le mettre en toutes pièces, finalement, elle capitule. Elle sait que c’est la plus grosse erreur qui lui coûterait très chère. C’est pourquoi elle repousse toujours cette idée diabolique.

Kessia n’a que onze ans. Après l’école, elle ne rentre jamais à la maison. Elle va d’abord fouiner dans la forêt ou au bord de la mer. Elle n’est pas plus sage que son frère Jego. Celui-ci n’a que sept ans. Il est calme, sérieux et sage. Son loisir préféré est le travail, les études.  Après l’école, soit il rejoint sa mère au port, soit il va chez Pamito pour apprendre à lire, écrire et calculer. Ou il reste à la maison pour faire le dessin. Il consacre aussi son temps libre à aider sa mère. Et tous les Coquois l’admirent pour cela.

« Kessi, t’es l’portrait tout craché d’papa ! lui a-t-il déclaré, un jour. J’suis un peintre, j’sais d’quoi j’parle !

  • Pourquoi tu aimes baragouiner ? Ecoute comment tu parles : « J’suis un peintre, j’sais d’quoi j’parle ! » Tu n’as donc pas honte, Jego ?
  • C’est pas d’ma faute ! s’est défendu Jego.
  • Hum, d’accord. Eh bien, j’ai eu la chance de ressembler à papa, c’est pourquoi je suis belle !
  • C’est vrai, mais moralement non, a répliqué Jego. Papa est trop sérieux et travailleur. Il est un homme sage… 
  • Tais-toi, Jego, tu ne sais rien ! Quand papa était un gamin, il était aussi turbulent, bizarre et pire encore…
  • Kessi, mais tu deviens folle ! »

Mme Likie sort de la cuisine pour voir si ses enfants profitent bien de leur repas du matin. Elle s’est réveillée très tôt ce matin, comme chaque jour. Elle leur a préparé un déjeuner succulent, car c’est le premier jour de la rentrée des classes. Mais, elle ne trouve que Jego qui s’en régale.

« Jego, où est ta sœur ? demande-t-elle, étonnée.

  • Elle est dans sa chambre, répond celui-ci. Elle n’est pas encore sortie.
  • Quelle petite !…, » murmure Mme Likie en allant chercher sa fille.

Quand Mme Likie arrive à la porte de Kessia, elle la pousse sans avertir. Contrairement à ce qu’elle s’attendait, elle trouve sa fille en train d’enfiler son uniforme, l’air froissé.

« Bonjour, m’ma ! dit la jeune fille, en changeant d’air.

  • Bonjour, ma petite !répond sa mère avec douceur. Tu as bien dormi ?
  • Oui, m’ma.
  • Alors, dépêche-toi pour ne pas être en retard.
  • D’accord, m’ma. »

Rassurée, Mme Likie quitte sa fille pour regagner sa cuisine. Et aussitôt, Kessia adopte son air renfrogné et dégoûté. A contrecœur, elle porte son sac puis s’engage vers la sortie. Mais soudain, elle revient sur ses pas. « Ouf, j’allais oublier de désactiver ce maudit réveil avant de sortir ! » Cela fait, elle quitte sa pièce d’un pas pressé. Elle trouve Jego dans son uniforme et confortablement assis à table toujours en train de grignoter son pain. Cette année, il fait la classe de troisième, et Kessia la classe de cinquième.

La jeune fille prend place à table, son déjeuner bien servi. Elle divise son pain en deux, met une moitié derrière son sac. Dans le silence, elle dévore l’autre moitié comme une affamée sans regarder Jego.

« Kessi, on part à l’école ensemble ? » lui demande celui-ci.

Elle ne lui accorde aucune réponse, ni attention. Elle se soucie de finir sa tasse. Elle faillit même tremper son uniforme, tellement elle a envie de s’en aller de la maison. Jego la regarde d’un air étonné, n’en croyant pas les yeux. Sa sœur qui était furieuse ce matin parce que l’école est maintenant ouverte, la revoilà qui a hâte de s’y rendre.

« Alors, comme ça, mademoiselle a hâte d’aller à…, le taquine le gamin, d’un ton espiègle.

  • Bon, ça suffit, petit barbant ! le rabroue Kessia en tapant sur la table avant de se lever sans finir sa tasse. Tu m’embêtes ! »

Elle quitte la maison sans dire au revoir à sa mère dans la cuisine, car son père déjà parti à la pêche. Le garçon demeure plus perplexe que sidéré. « Sûrement, elle mijote quelque chose. Et tant pis, j’irai avec Pam ! » se dit-il en haussant les épaules avant de continuer à croquer dans son pain.