Chapitre 1 – Mon devoir

  Les Iles Aux Idoles se réveillent quand la nuit s’enfuit. Étendues au milieu de la mer, les unes auprès des autres, elles se contemplent elles-mêmes. Elles sont élancées, géantes, élégantes, – sauf une et les ilots – habillées de robes bordées de boutons marron, mais aussi ornées de végétations. Elles se sentent comblées, fières de ses habitants, les insulaires que nous sommes. Elles se sourient, les unes aux autres, heureuses qu’elles sont. Un sourire qui traduit leur bonheur.

  Les Iles Aux Idoles décident de réveiller ses habitants afin de leur répartir des tâches. Les hommes iront en mer, aux champs, à la charpenterie, à la menuiserie, et quelques-uns à l’école. Les femmes, certaines en ville pour chercher les vivres, d’autres dans la cuisine, dans la couture etc. Les jeunes à l’insouciance, car il faut bien qu’ils en  profitent pendant qu’il en est encore temps. Les enfants à l’école.

  Je suis une enfant, puisque j’ai douze ans. Et la tâche que notre île nous a confiée, c’est étudier. Le plus dur des boulots.

  Le matin, notre île envoie ma mère me réveiller comme d’habitude. Quand celle-ci pousse ma porte, je sors de mon sommeil comme un diable exorcisé. Pas étonnant ! J’ai toujours détesté le matin et ma porte. Le matin, parce que c’est le moment où commencent mes ennuis. Ma porte, parce que quand ça grince comme un vieux fusil, ça ne me fait pas sursauter, mais plutôt sauter comme une bombe. Voilà pourquoi je les déteste, tous les deux.

  Ma mère se dirige vers moi. Je suis couchée sur ma paillasse. Je fais mine de dormir.

   –  Kiria ! Kiria ! m’appelle-t-elle, en me secouant presque.

  J’ouvre les yeux. Je fais un peu de bizarrerie.

   –  Kiria ! me crie ma mère. Allez, lève-toi !

   –  Je suis malade, m’ma.

   –  Oh ! recommence surtout pas, Kiria. Je vais au port.

  Je réfléchis un instant, même si ça sert à rien. Réfléchir, ça ne peut pas me sauver. Le matin, j’ai toujours le même devoir qui m’attend. Je ne peux pas lui échapper. Alors je décide de quitter mon lit.

  Je suis nerveuse. Je ferme très fort les yeux, parce que j’ai envie de pleurer. C’est ce que je fais pour retenir mes larmes. Si c’est pour contenir ma colère, j’obstrue mes oreilles ou je me pince la cuisse. Mais en excès de colère, je crie fort comme une folle. C’est toujours mieux. Même un jour, je me suis assise et j’ai réfléchi. Je voulais trouver en moi le trou où sortent souvent mes émotions. Je voulais le boucler, ce trou diabolique.

  Je sors de la chambre en maudissant le matin. Dans notre magasin, je prends un seau et je pars chercher de l’eau au marigot.

  Notre marigot est situé tout près de la mer, en bas d’une colline sur laquelle est bâtie notre école. Réalisé au temps colonial, notre marigot est en forme de bassin. J’ai appris ça dans le document que mon oncle m’a donné…

  Durant l’hivernage, notre marigot déborde d’eau de pluie. On en a suffisamment. Mais une fois que la saison sèche arrive, l’eau cesse de déborder et diminue avec le temps. Et quand il n’y en a plus, c’est la galère. L’eau sort d’un petit trou de notre marigot-bassin, à l’intérieur, au fond de deux énormes pierres, et en plus, la quantité est vraiment petite. Cela est épuisant et peu pratique. C’est la vraie galère. Durant ces moments, on fait la queue, on s’engueule, on se brise les os, on se tord le cou, on se dispute juste pour avoir de l’eau.

  Pour l’instant, même si l’eau ne déborde plus de notre marigot, on en a suffisamment. C’est pas le moment des disputes, de faire la queue. Et s’il y a dispute, c’est un règlement de compte.

  Excepté l’hivernage, chaque matin, notre marigot est plein de gens. En hivernage, le matin, le marigot est vide. Les gens ont déjà récolté l’eau de pluie chez eux. Car lorsqu’il pleut, on remplit nos récipients avec. Donc personne n’a besoin d’aller au marigot. Mais si on n’en a plus chez soi, alors on y va. Et là, il suffit juste de se pencher pour en remplir son seau. On n’a pas besoin de descendre les marches.

  Je descends les deux premières marches, les pieds nus. Il y en a cinq dans notre marigot-bassin, car il est un peu profond. Ça nous permet de puiser même quand la quantité d’eau diminue. Mais il y a toujours des gens qui y descendent, chaussés. Ce n’est pas normal. Je vois bien pourquoi Dieu a pensé doter nos organismes de défenses. Sinon imaginons toutes ces créatures tarées, les microbes, on aurait vite fait d’expirer.

  Je remplis mon seau, remonte les marches. Je le pose sur le mur du bassin qui atteint mes mollets. J’enroule mon pagne – pas celui que j’attache, mais un autre – que je pose sur ma tête. Je saisis mon seau et le dépose dessus, sur ma tête.

 J’escalade l’escalier qui s’étend jusqu’à mi-chemin de la colline. Il nous aide à monter la colline avec moins de peine. Je rencontre quelques filles qui, en me voyant venir, se taisent. Je me dis qu’elles sont sûrement en train de diffamer une camarade de classe ou moi, pourquoi pas ? Mais ça sert à rien. Je me dis aussi qu’elles n’ont peut-être rien à faire chez elles contrairement à moi.

  La cloche sonne quand j’achève mon dernier aller-retour du marigot.

  J’allume le feu, mets la nourriture d’hier dans la marmite pour la réchauffer. C’est mon déjeuner. Et je le mange qu’aux heures de récréations. Au suivant. Je balaie la maison, change ou arrange les draps. Au suivant. Je nettoie toutes les assiettes.

  J’entends encore la cloche résonner. Alors, je cours dans notre cuisine-cabane pour vérifier si ma nourriture ne brûle pas. Non, mais il s’en est fallu de peu. Je retire le feu de bois de sous la marmite. Je ferme hermétiquement notre cuisine-cabane. Sinon, les poules ou les moutons pourraient la défoncer et s’emparer de la nourriture. Dans ce cas, je risquerais de payer cher ma négligence, en n’ayant rien à manger.

  Voilà le devoir qui m’attend chaque jour, chaque matin. Rien que penser que c’est loin de finir, ça m’étrangle. Je prie d’avoir une petite sœur afin d’être sauvée de tout cet ennui.

  J’ai envie de me laver, mais je n’ai plus assez de temps. Je vais être en retard, si je ne fais pas vite. Et quand on arrive en retard à l’école, la punition tombe. Pourtant, ma mère n’arrête pas de me répéter que la propreté, ça doit être l’amie d’une fille. Mais ça sert à rien, je suis en retard. Je ne sais même pas quel jour je pourrai me laver avant d’aller à l’école. Je sais que je devrais en avoir honte, mais ce n’est pas de ma faute, je ne m’en blâme pas non plus. Je ne manque quand même pas de me brosser les dents, car la bouche, on a beau faire, mais elle ne veut rien que sentir mauvais.

  L’année scolaire, c’est un cauchemar. C’est le moment de galère d’un écolier. Le matin, l’école nous attend avec des griffes prêtes à nous écorcher vifs si nous essayons de sécher les cours. Mais l’école, ça me connaît bien, moi. Je suis capable de la narguer.

  Cependant, les vacances, c’est un rêve tant attendu, tant désiré. C’est le moment préféré d’un écolier. Le matin, on voit la rue, le bord de la mer, la brousse, le loisir nous attend, les mains tendues, avec un beau sourire auquel on peut pas résister… Que les vacances viennent nous sauver de l’école ! A l’école, on meurt d’ennuis, de punitions, de corvées…

  Bientôt on va sonner le dernier coup de cloche. Dans notre école, on sonne le plus souvent trois fois. Le premier coup de cloche, c’est pour nous dire qu’aujourd’hui, il y a l’école, bien sûr. Le deuxième, c’est pour nous annoncer que c’est le moment de ramasser la cour de récré. Le troisième ou dernier, c’est le moment de faire monter le drapeau en haut du mât.

  Je me glisse dans mon uniforme. Je trouve mon sac dans un coin du salon. J’ai pas appris ma leçon, mais je dis déjà bonjour aux punitions. Je ferme la maison puis cache la clé à l’endroit habituel. Je file à l’école sans rien manger. C’est comme ça, mais ça sert rien de s’en plaindre. J’y suis déjà habituée.