Chapitre 2 – Les corvées

Quand j’arrive à l’école, je me faufile derrière un arbre. J’attends que les autres arrivent à mon niveau. Ils se dirigent vers le mât. Je profite d’une bonne occasion pour rejoindre mes camarades. Mais soudain, on m’interpelle, on me hèle. Je m’arrête net. Un des maîtres m’a repérée. Je pense qu’un écolier m’a balancée. Un écolier méprisable. Voilà le maître, il se dirige droit vers moi. Je fais mine de ne pas être concernée. Je ne le regarde plus, j’avance.

   –  Hé ! Arrête-toi ! ordonne-t-il.

  Je regarde derrière moi comme si on s’adressait à une autre fille.

   –  Toi-même qui regardes derrière.

   –  Moi ? dis-je, en m’indexant la poitrine.

   –  Oui, toi-même. Tu es venue en retard. Je t’ai bien vue.

  Tout le monde me regarde. J’essaie quand même de me défendre.

   –  Et tu crois que je suis un myope ? réplique-t-il.

  Je regarde autour de moi si je peux repérer une amie afin d’appuyer mon mensonge. Je ne vois aucune d’elles. J’ai envie d’insister, de jurer sur tous les noms du diable, que je ne suis pas venue en retard. Mais ça sert à rien.

   –  Allez, tourne-toi, me dit le maître.

  Je tourne mon derrière. Je sens le fouet brûler ma chair, la douleur transpercer mon corps.

   –  Ça t’apprendra à venir en retard, me dit le maître. Allez, tout le monde autour du mât.

  Je rejoins mes amies, penaude. Je suis humiliée et ridiculisée. J’en ai honte et je suis en colère. En colère contre ma mère. Pourquoi elle me laisse faire tout le ménage le matin ? Je sens mes yeux se brouiller de larmes. Je ne dois pas pleurer, je le sais bien, sinon c’est débile. On va se moquer de moi. Je m’encourage. Non, ne pleure pas, c’est ridicule. 

  Le drapeau en haut du mât, on file dans nos salles comme les moutons dans les enclos. J’occupe notre banc. Je le partage avec mon amie Binta. Elle a 13 ans. C’est une fille très timide, pas bonne pour bavarder. Elle n’aime pas non plus les disputes. Pas mal en classe. Elle est belle, mais je ne sais pas pourquoi elle est timide. Pourtant, une fille belle n’est jamais timide. On est timide, quand on est moche. Parfois, on part chacune chez l’autre pour dîner, elle et moi.

  Le maître n’est pas encore entré en classe. J’en profite pour aller aux toilettes. Mais je confie d’abord mon sac à Binta, ma camarade. Dans la cour, je vois le maître de CP1 traîner certains de ses petits écoliers en classe. Ça me fait rigoler. Pas facile de gérer les mioches. Je ne sais pas si j’avais aussi pleuré quand je faisais le CP1.

  Quand je regagne notre classe, je trouve notre maître assis sur sa chaise, derrière sa table, la tête penchée sur un cahier. Matthias se tient devant la table, les bras croisés. Il récite sa leçon. J’ai oublié de réciter la mienne, la nuit. Mais pas la peine de s’inquiéter, ça sert à rien. D’ailleurs, j’ai jamais peur des punitions.

  Il faut que je rejoigne mon blanc, inaperçue. Même si ça me semble impossible, il faut que j’essaie quand même. Ça vaut mieux que rien faire. Je fonce sans laisser de bruit de pas. J’allais vraiment réussir, si en m’engageant entre deux rangées, une voix ne m’était pas parvenue dans le dos.

   –  Mademoiselle Kiria ?

  Je ne bouge plus. Toute la salle relève la tête du cahier et me regarde. Quand le moment de réciter la leçon arrive, chacun plonge la tête dans son cahier de leçon. Je suis embarrassée de tous ces regards.

   –  D’où viens-tu ?

   –  Je viens des… toilettes, monsieur, dis-je, gênée.

  Les garçons s’esclaffent. Des sales pervers ! Notre maître les réprime aussitôt et m’ordonne de m’asseoir. Bientôt chacun continue à maîtriser sa leçon.

  Binta me sourit. J’en fais autant. Je retire mon sac de sous mon banc. Je remarque que mon cahier de leçon a disparu. J’ai peur. Je ne suis pas certaine de l’avoir oublié chez moi. Si c’est le cas, je peux pas aller le chercher. J’ai même pas envie d’en parler. Et voilà, notre maître ne va pas manquer de souligner une mauvaise, une très mauvaise opinion de moi. Je fouille aussi les petites poches où on ne peut même pas mettre un cahier.

   –  Tu cherches ton cahier, Kiria ?

   –  Oui, Binta. Mon cahier de leçon, dis-je en hochant la tête.

   –  Il est avec Fani.

   –  Avec Fani ? Mais que fait-elle avec mon cahier ? Fani !

  Fani se tourne vers moi. Elle occupe l’autre rangée, à droite de nous. Elle me sourit.

   –  Je regardais ton squelette, me murmure Fani, en me tendant mon cahier avec sourire. Tu es très douée en dessin. Bravo !

   –  Merci Fani, souris-je, flattée.

   –  La prochaine fois, je voudrais que tu fasses mes croquis.

   –  Avec plaisir, Fani.

   –  Et pour moi aussi, dit Binta.

   –  Sans souci, les amies.

  Je n’ai même pas le temps d’ouvrir mon cahier qu’on m’appelle. C’est mon tour. Je passe mon cahier à notre maître.

   –  Rappelle-moi la dernière leçon en Sciences D’observation, me lance le maître en parcourant mon cahier. C’est toi qui as dessiné ?

   –  Oui, monsieur.

 Il secoue la tête.

   –  C’est bien, Kiria. Maintenant récite-moi la dernière leçon en sciences d’observation.

  Je demeure muette. J’ai pas pu réviser ma leçon. Et ce qu’on ne sait pas, on ne le sait pas. On ne peut pas réciter ce qu’on n’a pas révisé. Je tente de me défendre.

   –  Y avait pas de bougie…

   –  Voilà une excuse vraiment minable. J’aurais pu te croire si tu disais que les poissons vivent dans l’air. Tu connais déjà la punition.

  La punition, c’est de balayer toute la classe. La punition, c’est laver les toilettes. La punition, c’est puiser de l’eau au marigot. La punition, ce sont les corvées. La punition, c’est le fouet. C’est insupportable !

   –  Trois bidons d’eau, maintenant !

  Je remets mon cahier dans mon sac, crispée.

  Je sors de la classe. Je trouve quelques camarades aussi punis. Je saisis un bidon pour aller chercher de l’eau au marigot, avec les autres punis.

  Nous descendons la petite colline. Je marche derrière eux. Ils sont tous heureux. Heureux de faire des corvées plutôt que de suivre les cours. Je ne peux pas les en empêcher, ça sert à rien. Mais ce n’est pas normal, les punitions. Il faut qu’on arrête, il faut qu’on refuse. Je le sens. Quelque chose me pousse à m’adresser à eux. Je ne veux pas, mais trop tard. Mes lèvres s’écartent, je m’entends. Je m’entends dire aux amis de s’arrêter, d’attendre.

   –  C’est pas normal, dis-je, malgré moi.

   –  Quoi ? s’enquièrent mes camarades.

   –  Ce qu’on fait.

   –  Qu’est-ce qu’on fait ?

  Je les regarde, chacun tenant son bidon ou son seau.

   –  Mais parle ! s’impatientent certains, exaspérés.

   –  Il faut faire quelque chose, une révolte peut-être, dis-je finalement, indécise.

   –  C’est quoi une révolte ?

   –  On nous exploite à l’école. C’est pas normal à l’école, les corvées. On transporte les graviers, le sable de la mer. On transporte les fruits des champs. On puise de l’eau, on cherche les fagots, on défriche les champs… quelle corvée on ne nous soumet pas encore ? Ouvrez les yeux. C’est pas normal. On est à l’école pour apprendre, pas pour travailler.

  Silence ! J’essaie de croiser chaque regard. Personne ne veut supporter le mien.

   –  Kiria a raison, provient soudain une voix derrière moi.

  Je retourne la tête. C’est bien Binta. Mais qu’est-ce qui ne va pas aujourd’hui ? Je suis étonnée de voir Binta aussi punie. Je ne pose aucune question, ça sert à rien.

   –  Les amis, il faut qu’on agisse, poursuit Binta. Si nous n’agissons pas, nous allons continuer à subir ces corvées. Et même nos petits frères. Il faut qu’on agisse ! Nous devons avoir le soutien des autres camarades de classe.

  Je reste abasourdie. Je n’arrive pas à croire que c’est mon amie Binta qui a parlé. De toute ma vie, je n’ai jamais redouté une personne calme. Mais maintenant, je sais qu’une personne timide est aussi redoutable qu’un sadique.

   –  Que devons-nous faire ?

   –  Je sais ce que nous allons faire, réponds-je. Quand on veut pas, on refuse.

  Au marigot, je leur explique ce qu’est la révolte. Je leur dis que c’est quand quelqu’un te maltraite chaque fois, mais qu’un jour toi aussi tu refuses. Tu ne te laisses plus faire. Je leur dévoile aussi mon plan. Mais on conteste ça. On le trouve dangereux, bête, insensé. Qu’il vaut mieux subir les corvées que de le tenter. Je n’insiste pas, ça sert à rien. Mais pour être un papillon, il faut d’abord être une chenille. La liberté, c’est le prix de la souffrance.

   –  Ne t’inquiète pas, moi je soutiens ton idée, me dit Binta.

   –  Merci Binta, dis-je. Les corvées, c’est pas normal à l’école !

   –  Tu as raison. On va y arriver…

   –  Je suis fière de t’avoir comme amie, Binta.

  Elle me sourit. J’en fais autant. Je sens la flamme d’une complicité nous rapprocher, nous lier. Derrière son apparence timide, se cache une fille courageuse.

   –  On peut être des meilleures amies, si tu veux bien, Binta.

   –  Avec plaisir, Kiria.

  En attendant de préparer notre révolte, on s’acquitte de notre punition. Car pour l’heure, ça sert à rien. Une révolte mal préparée n’est qu’un échec prémédité.